Que regarde Ada (Holly Hunter) par la fenêtre?

Après s’être défaite de sa robe de mariée, Ada (Holly Hunter) s’est précipitée à la fenêtre. On pourrait croire qu’elle regarde la pluie tomber sur les forêts boueuses de la Nouvelle-Zélande, où cette jeune Ecossaise muette a débarqué il y a quelques jours. Il n’en est rien.

Dans la scène précédant ce photogramme tiré du début de «La Leçon de piano», Ada s’est retrouvée sous une pluie battante aux côtés de Stewart (Sam Neill), son nouvel époux, afin qu’ils soient tous deux photographiés, l’instantané faisant office de cérémonie de mariage. Rentrée détrempée et visiblement contrariée, Ada a déchiré la dentelle blanche qui contraste avec son profond regard.

A la fenêtre, elle semble un instant s’interroger sur le paysage, avant que ses yeux ne soient comme attirés par un grondement. On comprend alors qu’il s’agit du roulement des vagues: le plan raccordé à son regard montre son piano, enfermé loin de là dans une caisse, menacé par la marée montante. C’est tout l’art de Jane Campione. En deux plans, la réalisatrice nous donne à ressentir toute l’intériorité de son personnage et ainsi à comprendre ses motivations.

Dans la scène suivante, Ada fera preuve d’une volonté de fer en se rendant chez Baines (Harvey Keitel), le contremaître de son mari. Après l’avoir fait céder à sa demande de l’emmener sur la plage, elle jouera toute une journée à son piano, livrant à ce moment-là l’un de ses seuls sourires… On aura dès lors saisi combien l’instrument de musique est la voix première d’Ada et que son mari l’a amputé d’une partie d’elle-même en la forçant à l’abandonner sur la plage.

A propos du film

Auréolé de la Palme d’or en 1993, «La Leçon de piano» reste à ce jour le premier et le seul long-métrage réalisé par une femme à avoir reçu la prestigieuse récompense cannoise. Cette regrettable exception est d’autant plus révélatrice que Jane Campion livre dans ce film, à travers des notes de musique, l’une des plus belles images de la libération de la parole d’une femme. Tout un symbole d’émancipation! Auquel viennent s’ajouter le Prix d’interprétation à Cannes et l’Oscar de la meilleure actrice décernés à Holly Hunter…

En 1852, Ada débarque en Nouvelle-Zélande avec sa fille Flora pour partager la vie de Stewart, un colon britannique que son père lui a imposé comme mari et qu’elle ne connaît pas. Celui-ci oblige sa femme muette à abandonner sur la plage son piano… Trop lourd à transporter! Mais Baines, le contremaître de Stewart, récupère l’instrument. Conscient de son importance, il l’installe dans sa cabane et propose à Ada un étrange marché: elle pourra venir chez lui «regagner» son précieux piano à condition qu’elle se soumette à ses désirs.

Dans «La Leçon de piano», Jane Campion revendique une vision du 19e siècle anglo-saxon des plus fidèles, faite de silences et de non-dits soudain brisés par des éclats de violence. Elle décrit avec minutie cette ère victorienne où les passions les plus fortes sont étouffées par le paraître, où la femme qui veut s’en libérer est bien vite exclue et considérée comme folle, ou alors se doit de rester silencieuse.

Veuve, Ada a justement perdu l’usage de la parole; son piano est devenu le porte-voix de ses désirs. Cette variation sur la condition de la femme et la passion dessine une réflexion métaphorique sur la communication: «La Leçon de piano» révèle les moyens utilisés par la société, aidée en cela par la religion, pour laisser les hommes dans l’ignorance (du sexe en particulier), et les tentatives courageuses, et féminines, d’échapper à leur censure et à l’oppression patriarcale. Comme celle d’Ada et sa musique, dont le compositeur britannique Michael Nyman a écrit la partition envoûtante et répétitive, qui convient parfaitement au film.