Que regarde Orson Welles, l’air un brin désabusé?

Muni du scénario et du cigare de circonstance, le génial Orson Welles considère avec une expression un brin désabusée sa reconstitution frontale et en plein air de la Passion du Christ, telle que Masaccio, grand peintre de la Renaissance, l’a peinte dans son tableau consacré à la descente de la Croix.

Ce plan est tiré du film «La Ricotta», troisième épisode du film à sketches «Rogopag» réalisé en 1963 par Rossellini, Godard, Pasolini et Gregoretti (d’où son titre), qui, aujourd’hui encore, impressionne par sa puissance subversive.

Au début des années 1960, Welles est devenu l’archétype du cinéaste maudit. Rejeté par l’establishment hollywoodien, il sillonne l’Europe, où on le considère encore, en s’efforçant de faire financer ses projets de réalisateur. Dans le même temps, il joue dans les films des autres, histoire de gagner sa vie.

Dans «La Ricotta» de Pasolini, qui était son ami, Welles interprète le rôle du cinéaste de gauche qui, aveuglé par sa propre création, est incapable de distinguer qu’une véritable passion se joue dans son soi-disant tableau vivant. Par ce biais, Pasolini s’auto-parodie dans la figure de l’auteur engagé mais incapable de discerner où est la réalité du peuple… «Je suis une force du passé», fait-il dire à son personnage!

A propos du film

Sous-prolétaire démuni, Stracci doit jouer le rôle de l’un des deux larrons de la Passion dans le film à grand spectacle que réalise un glorieux cinéaste (Orson Welles) pour des raisons alimentaires. Après avoir apporté son panier-repas à sa famille trop nombreuse et affamée, Stracci réussit à vendre le chien de la star pour acheter une grande quantité de ricotta qu’il dévore sur le champ. Le pauvre mourra d’indigestion sur la croix, suscitant ce commentaire cynique de l’ex-cinéaste engagé: «C’était sa seule manière de faire la révolution!»…

A sa sortie, cette œuvre parfaite est interdite par la censure italienne qui la juge blasphématoire. Pasolini a beau jeu d’ironiser sur la bêtise d’une telle décision. Manifestement, les censeurs se sont parfaitement identifiés aux marchands du temple visés par la charge du cinéaste qui peut sans autre se réclamer de l’esprit du christianisme, son bon larron ayant tout du frère humilié du Christ.

Sur le plan cinématographique, «La Ricotta» est un pur chef-d’œuvre qui livre les clefs de la pensée profonde de son auteur. Opposant la Passion compassée du glorieux cinéaste confit dans le maniérisme, aux coulisses du tournage débordantes d’une énergie vitale joyeuse et innocente, Pasolini fait à la fois violence à la religion et au cinéma, les accusant tous deux de trahison avec une drôlerie irrésistible! En quarante petites minutes féroces, le cinéaste accomplit une synthèse miraculeuse, appariant de façon géniale démarches critique et poétique.