Que regarde donc Pomme, si impassible?

Au terme d’un lent travelling, Béatrice, dite Pomme, lève son regard pour le poser durablement sur le·la spectateur·trice. Par ce regard-caméra, elle semble dire en silence toute la souffrance qu’elle porte en elle mais n’a pas les moyens d’exprimer verbalement. Dans ce dernier instant du film, elle nous prend à partie. Nous défie-t-elle? Osera-t-on soutenir ce regard?

L’instant d’avant, Pomme fixait le vide… François l’a quittée, et la voici désormais internée dans un hôpital psychiatrique où elle s’occupe à de menus travaux. Cet ultime plan est suivi d’un épilogue qui ouvre le générique: «Il sera passé à côté d’elle, juste à côté d’elle, sans la voir parce qu’elle était de ces âmes qui ne font aucun signe, mais qu’il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard. Un peintre en aurait fait autrefois le sujet d’un tableau de genre. Elle aurait été lingère, porteuse d’eau ou dentellière».

C’est avec une formidable justesse que Claude Goretta adapte le roman de Pascal Lainé et fait de «La Dentellière» (1977) un éloge de la lenteur et du silence. Le cinéaste genevois qui aime tant mettre en scène des personnages n’ayant «pas rendez-vous avec l’histoire» pose son regard empathique sur le triste destin de Pomme. Aussi simple, douce et bonne que son sobriquet, la jeune femme est incarnée de façon inoubliable par Isabelle Huppert qui excelle déjà dans l’art d’habiter ses silences.

A propos du film

Deux ans après le hold-up sentimental de «Pas si méchant que ça» avec Gérard Depardieu et Marlène Jobert, Claude Goretta renforce son ancrage français en adaptant le roman de Pascal Lainé, prix Goncourt 1974. «La Dentellière» raconte l’histoire de Pomme, une apprentie coiffeuse parisienne qui s’éprend de François, étudiant et fils d’une famille de la bourgeoisie. Ils ont beau s’aimer, le fossé qui les sépare aura bientôt raison de leur idylle…

C’est à Londres que Claude Goretta (1929-2019) s’initie au 7e art avec son ami Alain Tanner. Ensemble, les deux novices passent à l’acte avec «Nice Time» (1957), un court-métrage qui restitue l’atmosphère nocturne de Picadilly Circus. De retour en Suisse, animé par un souci du réel hérité du Free Cinema alors en plein essor, Goretta entre à la télévision où il signe de nombreux documentaires, toujours empreints de la vive sensibilité qui le caractérise. Profondément humaniste, le réalisateur genevois ne cesse de porter la plus grande attention aux personnes qu’il filme.

Sous l’égide du Groupe 5, Goretta réalise «Le Fou» (1970), son premier long-métrage de cinéma, puis «L’Invitation» (1973), une coproduction avec la France qui lui permet d’accéder à une notoriété internationale. Tourné en quelques semaines et avec très peu de moyens, «La Dentellière» offre à son auteur son plus grand succès public. D’un point de vue artistique, le film est absolument fondateur pour Isabelle Huppert: l’actrice décroche plusieurs distinctions internationales qui lancent son immense carrière!