Que regarde Jean-Paul Belmondo alias Michel?

Non, il ne regarde pas Jean Seberg, mais le·la spectateur·trice par le biais d’un regard-caméra, figure de style caractéristique de la Nouvelle Vague qui rompt le contrat tacite passé entre le cinéma classique et son public. Ce plan est tiré du premier long-métrage de Jean-Luc Godard: «A bout de souffle» (1960).

Pour les tenants de la mise en scène cinématographique académique, le regard-caméra doit être proscrit, parce qu’il passe outre la règle stipulant que les personnages d’un film de fiction doivent feindre d’ignorer qu’ils sont filmés, en évitant à tout prix de porter leur regard vers la caméra, c’est-à-dire en direction du public. Le non-respect de cette règle a pour effet de décrédibiliser l’univers fictif en train d’être représenté à l’écran. Le regard-caméra malmène donc la dimension voyeuriste (cela dit sans nuance péjorative) qui est au cœur du dispositif cinématographique en prenant à partie le·la spectateur·trice.

Malicieux, Godard en rajoute encore dans l’agression en faisant dire au personnage joué par Belmondo une réplique devenue culte depuis lors: «Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre!»

A propos du film

«Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma ainsi que l’a fait Picasso dans la peinture, et comme lui il a rendu tout possible», a écrit François Truffaut à propos de «A bout de souffle», film manifeste de la Nouvelle Vague.

Premier et dernier succès commercial du mouvement, ce coup d’essai «techniquement incorrect et politiquement malpoli, sans sujet, grossier, subtil, truffé de citations et complètement personnel» est sans doute l’un des films à la fois les plus aimés et les plus détestés de l’histoire du cinéma…

Tourné en moins d’un mois, «A bout de souffle» conte l’histoire improbable de Michel Poiccard (Jean-Paul Belmondo), un petit malfrat qui monte à Paris, tombe amoureux de Patricia (Jean Seberg), vendeuse à la criée du Herald Tribune, et meurt au bout de la rue, trahi par cette même Patricia qui ne voulait pas qu’on lui dicte ses sentiments…

Le temps de cette balade prétexte, Godard met le feu aux poudres et fait éclater dans l’obscurité crasse du cinéma français de l’époque un véritable feu d’artifice!