Joker

Lion d’or surprise à Venise, premier festival de l’histoire à primer un blockbuster issu de la culture américaine des super héros, «Joker» retrace avec brio l’éclosion de la méchanceté mortifère du futur ennemi juré de Batman. Réalisé par Todd Phillips, qui s’était jusque-là plutôt illustré dans la comédie trashy, ainsi qu’en atteste sa trilogie «Very Bad Trip», enterrement d’une vie de garçon tournant au cauchemar, son dixième long-métrage déjoue de façon assez sidérante les clichés inhérents au genre et à sa kyrielle épuisante de suites, reboot et autre spin-off.

En premier lieu, Phillips a eu la bonne idée d’en situer l’action dans les années 1980, dans une mégalopole qui, même si elle a pour nom Gotham City, ressemble furieusement à New York. En adoptant cette forme de réalisme vintage, il confère d’emblée à son film une dimension politique d’autant plus passionnante qu’il se prive à dessein des effets spéciaux bling-bling qui sont devenus hélas le lot de toute superproduction usinée à Hollywood.

Humoriste raté, qui rêve d’être une star du stand-up, Arthur Fleck souffre d’une maladie neurologique qui lui vaut des crises de fou rire irrépressibles. Pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère, il est contraint de travailler comme clown. Agressé par une bande, il suit le conseil de l’un de ses collègues et se procure une arme. Las, il laisse tomber celle-ci par terre alors qu’il fait son numéro dans un hôpital pour enfants, ce qui lui vaut d’être licencié…

N’en disons pas plus, sinon que ce cumulard du malheur va dès lors céder à une folie meurtrière, aidé en cela par une société élitaire n’éprouvant que mépris pour les plus faibles et les oublié·e·s de la réussite, drapée dans un pseudo-déterminisme social qui, en l’occurrence, fait ses affaires. Dans le rôle de Fleck, Joaquin Phoenix prouve une fois de plus qu’il est l’un des meilleurs acteurs de sa génération, réussissant l’exploit de faire oublier le rictus de Jack Nicholson qui avait campé son personnage dans le «Batman» (1989) de Tim Burton.

De fait, nous sommes ici plus proches du sombre réalisme cher à Martin Scorsese que des fantasmagories flamboyantes cauchemardées par Burton. Cet enfantement malheureux du mal absolu trouve en effet ses racines dans des films comme «Taxi Driver» ou «La valse des pantins», sans pour autant les plagier… Chapeau, Mr. Phillips !

Joker
de Todd Philips
Etats-Unis, 2019, 2h02